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" LA NATURE FIDUCIAIRE DES PRIX "

MessagePosté: Sam 11 Juin 2011 09:44
par Sam's
Suite à quelques réflexions déjà publiées sur ses choix d'investissement, notamment celle-ci, je ne résiste pas à relayer un extrait du livre de Paul Jorion " La crise du capitalisme américain (2007 [rééd. 2009] : pages 214-217) ", où il y est relaté une parabole, illustrant comment la croyance se transforme en valeur.
Ça vaut son pesant d'or :

8. La nature fiduciaire des prix

La prise de conscience de ce décollage du prix par rapport aux composantes de sa valeur, de cet effet de « tapis volant », peut bien entendu être très déroutante pour l’intervenant lambda sur les marchés boursiers qui aimerait qu’il existe un fondement solide à ses investissements. A la place de ce roc, ce qui apparaît, c’est à quel point la « foi des croyants » soutient l’existence du système tout entier et assure sa survie. Pour ce qui touche aux marchés boursiers, le système de croyance qui les soutient est la combinaison déjà mentionnée de l’hypothèse dite du « marché efficace » et celle d’un rapport qui existerait entre les chiffres trimestriels des recettes (earnings) et la valeur objective de l’action. Dans le cas de l’immobilier, la croissance de la plus-value est expliquée par un mécanisme à la fois plus simple et plus mystérieux : comme la conséquence d’une loi naturelle de croissance qui implique que le prix de l’immobilier soit en hausse constante (le subventionnement effectif est parfois mentionné comme un adjuvant mineur).

Autrement dit, qu’il s’agisse de la bourse ou de l’immobilier, les systèmes de croyance relatifs à la création de richesse sur lesquels reposent « les deux piliers du capitalisme américain », selon les termes de certains commentateurs, sont fiduciaires, au sens de « fondés sur la foi ». De tels systèmes peuvent se révéler fragiles lorsque la foi vacille : la banqueroute de John Law autrefois, lors de la première introduction à large échelle de la monnaie papier en France, rappelle que tout système fiduciaire nécessite un nombre suffisant de croyants convaincus de son fondement tangible pour assurer de cette manière, sa réalité.

Cette nature fiduciaire ne signifie pas pour autant que de la valeur n’est pas véritablement créée, Sornette, comme on vient de le voir, compare le processus de la bulle financière à celui, familier aux physiciens, de la « brisure de symétrie » : un système qui ne possédait jusqu’ici qu’une seule solution symétrique, un zéro par exemple, voit celle-ci se scinder en deux solutions qui recréent conjointement l’ancienne solution unique (p et –p, par exemple, qui, additionnés font zéro) tandis que le monde réel adopte la trajectoire de l’une seulement de ces deux solutions. Le système (tel que l’objet mathématique le modélise), reste équilibré, ce qui permet à la bulle de se développer sans apport d’énergie. Autrement dit et pour ce qui nous concerne : la foi, bien que purement symbolique, constituée seulement de représentations, engendre authentiquement de la valeur.

La nature profonde du phénomène est révélée par une histoire drôle que j’ai entendue dans mon enfance. Les noms des personnages correspondaient à leur profession de diamantaire, et la blague émanait du milieu ethnique évoqué, il n’y a là donc rien dans la plaisanterie dont il faudrait se formaliser : elle a le mérite supplémentaire d’illustrer comment la croyance se transforme en valeur. Donc Moïse reçoit un coup de fil d’un Isaac passablement excité. Il lui dit « Moise, Moise, un diamant, tu ne me croiras pas ! Six carats, une eau ! Une eau, je ne te dis que ça ! Je te le laisse pour quinze mille ! » Moise qui est en ce moment très distrait parce qu’il pense au mariage de sa fille et combien cela va lui coûter, lui répond : « Oui, très bien, parfait : on règle ça comme les fois précédentes » et il raccroche. Isaac qui a l’habitude que les négociations s’éternisent quand il est en affaire avec Moise est un peu perplexe. Il se dit « Tiens, ça n’est pas du tout son genre, c’est bizarre. J’avais parlé de cette pierre à Sarah. Est-ce qu’elle a joué au bridge avec sa femme ? Elle a dû lui dire que j’allais l’appeler et il a dû se renseigner… On a dû lui expliquer que cette pierre était une affaire en or ! … En fait il devait s’attendre à mon coup de fil… ». Et Isaac de se ronger les sangs pendant un moment, puis il se met à penser : « S’il a dit oui tout de suite pour quinze mille, c’est qu’il est sûr que la pierre en vaut au moins vingt ! Mais il lui faudra encore trouver un acheteur, il y a peut-être encore une chance qu’il se laisse tenter si je lui en offre dix-huit… Ça ne coûte rien d’essayer ! ». Et il décide de rappeler Moise. Celui-ci, toujours plongé dans sa rumination, prend le téléphone et répond machinalement « Oui, oui, bien sûr ! », quand Isaac lui fait sa proposition à dix-huit mille. Mais cette fois-ci, une fois raccroché, c’est lui qui commence à s’interroger. Il se dit, « Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Il m’offre une pierre à quinze mille, et me la rachète cinq minutes plus tard pour dix-huit ? Il a dû apprendre quelque chose qu’il ignorait auparavant à propos de ce diamant, qu’il en valait en réalité au moins… disons, vingt-cinq mille, et il me le rachète pour dix-huit. Si je lui offrais vingt-deux mille, il me resterait encore une marge suffisante pour un diamant qui en vaut au moins vingt-cinq ! » Et c’est cette fois Moïse qui re-contacte Isaac. Le manège se poursuit encore un certain nombre de fois jusqu’à ce que Moïse n’entende plus rien. Une heure se passe, deux heures se passent et il décide finalement de rappeler Isaac. Il lui dit « Et alors ? » – « Ben rien ! » lui dit l’autre, « Je l’ai vendue à Samuel pour trente-deux mille ». En entendant cela Moïse éclate : « À Samuel ! Comment as-tu pu faire une chose pareille ! À Samuel ! Une pierre qui nous rapportait tant d’argent ! »

L’histoire est comique parce qu’elle montre du vent, les explications fausses, « mythiques », qu’Isaac et Moïse se racontent (à eux-mêmes) pour justifier leur offre suivante d’un montant plus élevé, leurs cogitations « spéculatives » aux deux sens du terme, et suggère que ce vent se transforme en valeur. Et en réalité, c’est très exactement ce qui se passe : de la croyance se transforme en valeur, et c’est pourquoi l’histoire drôle constitue une excellente description du mécanisme de la bulle financière. En réalité, Moïse a parfaitement raison : le diamant a constitué pour eux deux une excellente affaire. En imaginant qu’Isaac l’avait à l’origine acquis pour douze mille (sa première offre à Moïse était, je le rappelle, de quinze mille), ils se sont partagés entre eux la différence entre les trente-deux mille acquittés en fin de compte par Samuel et les douze mille qu’Isaac avait lui payés, soit vingt mille en tout, c’est-à-dire environ dix mille pour chacun (en fonction des prix exacts auxquels ils se sont achetés puis revendus la pierre). La seule erreur de Moïse consisterait à penser que la pierre constituait une bonne affaire pour eux deux avant qu’elle n’ait été vendue à Samuel. Avant ce transfert à un tiers, la transaction n’était jamais une bonne affaire que pour un seul des deux compères à la fois : pour celui qui ne disposait plus de la pierre. L’autre était simplement en possession d’un diamant dont la valeur (non–réalisée) à ses yeux était celle du prix auquel il l’avait achetée. À charge pour lui d’encore trouver un acheteur. C’est Samuel, qui en acceptant le prix déterminé par la bulle créée entre eux par Isaac et Moïse, dans leur escalade des prix, qui fait soudain que la pierre leur a, en effet, « rapporté tant d’argent », cette fois-ci, à l’un comme à l’autre. Ou formulé autrement : il n’existe jamais de valeur autre que celle qu’exprime le prix. (une thèse que j’avais démontrée à l’aide d’arguments plus classiques dans un texte intitulé, La valeur et le prix ; maintenant dans Le prix [2010] : 45-68 ).

Dans les deux cas, de la bourse et de l’immobilier, les explications « mythiques » de la bulle, semblables aux cogitations « spéculatives » d’Isaac et de Moïse, permettent à la nature fiduciaire du phénomène de ne pas être évoquée et, comme dans l’histoire, la rentabilité même du processus désamorce tout scepticisme éventuel en apportant la preuve que la foi est justifiée, indépendamment de la qualité de l’explication qui en est avancée. Et le phénomène s’entretient lui-même de cette manière.